Interview de Philippe Bihouix, ingénieur. La croissance verte : une équation impossible

Interview de Philippe Bihouix

Je ne suis pas du tout contre les énergies renouvelables, bien au contraire, mais je suis contre le mythe selon lequel nous pouvons maintenir le niveau de gabegie énergétique et de ressources au niveau actuel grâce aux énergies renouvelables.

Philippe Bihouix est ingénieur centralien et administrateur de l’Institut Momentum, un laboratoire d’idées sur l’anthropocène* et ses issues. Rares sont-ils à connaître ce sujet délicat des métaux et de la transition écologique.

Juliette Duquesne : Pourquoi vous êtes-vous intéressé à ces sujets ?

Philippe Bihouix : Je m’intéresse depuis longtemps à la matérialité du monde, j’aime comprendre comment sont fabriqués les objets, visiter des usines, des centres d’opérations, des chantiers… Cette curiosité m’a conduit progressivement à explorer la question des ressources, une thématique sur laquelle j’ai investi du temps professionnel mais surtout personnel. Nous ne sommes pas si nombreux sur ces réflexions. Le fait d’y consacrer une partie de mes soirées ou de mes week-ends est la manière très peu courageuse que j’ai trouvée de « faire ma part ».

 JD : Dans votre ouvrage, vous décrivez le monde comme une immense machine à expresso. Pourquoi ?

P.B : Une machine à expresso est un objet propre et lisse. On met la capsule colorée, le café est préparé, puis la capsule tombe quelque part dans un bac dissimulé par la façade… La fabrication de cette machine a elle-même généré des déchets. Mais tout cela est invisible pour le consommateur.

Dans certains pays occidentaux, une partie de l’industrie a disparu. Les produits arrivent par conteneurs. La fabrication n’est plus visible. On ne se rend pas compte non plus de l’impact des services : un téléphone portable, c’est formidable, il rend de nombreux services et ça consomme très peu ; mais derrière il y a des stations de base (les antennes qui émettent), les équipements de réseaux, les centres de données, qui évidemment consomment beaucoup plus…

JD : Que pensez-vous des énergies renouvelables ?

PB : Je ne suis pas du tout contre les énergies renouvelables, bien au contraire, mais je suis contre  le mythe selon lequel nous pouvons maintenir le niveau de gabegie énergétique et de ressources au niveau actuel grâce aux énergies renouvelables. Je veux bien promouvoir les énergies renouvelables mais il faut, avant tout, promouvoir la sobriété,  une décroissance énergétique.

Il y a quelques semaines, j’ai lu un article sur la première autoroute 100 % écologique d’Europe. Renseignements pris, il s’agit d’une autoroute en Italie avec une caténaire électrique pour permettre à des camions électriques de circuler ; l’électricité est produite par des panneaux solaires situés le long de l’autoroute. Mais comment peut-on dire qu’une autoroute est 100 % écologique ? C’est un aberrant raccourci…

Chaque type d’énergie a ses avantages et ses inconvénients. Il faut reconnaître d’abord que chacune a un impact, même les énergies « vertes ».  Ensuite, il me semble que le mix énergétique idéal du futur dépend des pays, voire même des régions. Installer du solaire thermique à Marseille est plus intéressant qu’à Dunkerque…

JD : Notre époque considère  qu’une solution technique  existe à tout problème. Qu’en pensez-vous ?

PB : Le « techno-solutionnisme » est dangereux, car il prend rarement en compte l’impact systémique. On pense résoudre un problème, mais avec le risque d’en créer d’autres ailleurs. En outre, ces dernières années, une autre croyance a pris de l’ampleur : celle des technologies réparatrices. Non seulement les technologies seront propres, mais elles pourront même régler les problèmes que nous avons créés.  Des biotechnologies  permettraient de dépolluer les eaux et les sols, la géo-ingénierie permettrait d’atténuer ou de contrôler le changement climatique, la séquestration du CO2 permettrait, elle, de faire du « charbon propre ». Grâce à cette croyance, on peut continuer de se dire “business as usual” puisque de toute façon,  nous  serons bientôt capables de réparer.

On ne sait pas arrêter les centrales à charbon. Ce n’est pas grave, on fera du charbon propre parce qu’il suffira de séquestrer le CO2. Et ce sans même parler de la maturité technologique, ni  des risques qui sont inconnus et  de l’effet rebond…

Le fait est qu'aujourd'hui, au niveau mondial, la croissance ne se dématérialise pas. (...) Comme l’économie ne se dématérialise pas, et qu’il faut, de toute façon, baisser les émissions de CO2, il n’y a d’autre choix que la décroissance.

JD : Le problème est également la complexification grandissante des produits ?

PB : Plus des produits technologiquement complexes sont créés, notamment à base d’électronique,  d’alliages,  de matériaux composites, de  nanomatériaux, plus nous nous éloignons des possibilités de mettre en place une économie réellement circulaire. Les taux de recyclage baissent avec l’enrichissement technologique des objets. L’or, qui est un métal quasiment indispensable dans l’électronique, est plutôt bien recyclé. Mais ce n’est pas le cas de beaucoup d’autres métaux, qui sont utilisés dans les nouvelles technologies comme l’indium (qui sert dans les écrans tactiles), le gallium, le germanium, le tantale… Leurs taux de recyclage mondiaux sont inférieurs à 1 %. En langage non technocratique, cela veut dire zéro.  La raison du taux de recyclage faible de ces métaux : ils sont utilisés en toutes petites quantités et très mélangés.

JD : Quelle est la différence entre sobriété et efficacité ?

PB : On confond sobriété et efficacité, même si la frontière entre les deux notions est parfois floue. Schématiquement, l’efficacité dans un logement consiste à mieux l’isoler, pour consommer moins d’énergie de chauffage, sans toucher au confort. La sobriété consiste, elle, à baisser la température de consigne. La distinction est importante, car il se trouve qu’historiquement, les gains d’efficacité engendrés par la technologie ont généré un effet rebond. Soit nous consommons plus qu’auparavant, car chaque geste unitaire « coûte » moins (l’inflation de l’illumination de Noël en lumières LED, du stockage de données dans le cloud, du déplacement en covoiturage…) soit nous économisons moins que prévu.

L’approche monocritère du CO2 peut nous amener à commettre des erreurs. D’autres impacts comme l'occupation d'espace, l'artificialisation des sols ou encore la consommation de métaux ne sont pas pris en compte.

JD : Que pensez-vous de la croissance verte ?

PB : Aujourd’hui, la plupart des personnes affirment : « nous pouvons continuer de croître grâce à l’économie circulaire, je peux continuer à réaliser de la croissance qui deviendra éventuellement plus immatérielle, basée davantage sur la connaissance ou sur les relations entre les gens… » Le fait est qu’aujourd’hui, au niveau mondial, il y a un certain découplage relatif : le PIB, dans les 15 dernières années, a augmenté de 2,8 % par an, tandis que les émissions de CO2 n’ont augmenté « que » de 1,1 % par an. Mais il faudrait un découplage absolu, car les émissions ne doivent pas augmenter moins vite, mais… baisser. Certes, en France, le PIB a augmenté, et les émissions de CO2 ont baissé. Mais c’est grâce aux importations des produits fabriqués en Chine et ailleurs.  En prenant en compte les émissions de CO2 des importations, les émissions de CO2 ont bien augmenté.

Pendant cette même période de 15 ans, la consommation de matières premières métalliques a augmenté plus vite que le PIB. L’économie ne se dématérialise pas, même au sein de l’économie de services car il y a des bureaux à construire, des personnes qui se déplacent, des avions pour le tourisme, de l’informatique…

L’approche monocritère du CO2 peut nous amener à commettre des erreurs. D’autres impacts comme l’occupation d’espace, l’artificialisation des sols ou encore la consommation de métaux ne sont pas pris en compte.

Comme l’économie ne se dématérialise pas et qu’il faut, de toute façon, baisser les émissions de CO2, il n’y a d’autre choix que la décroissance.

JD : Craignez-vous la mise en place d’une dictature verte ?

PB : Je ne suis pas inquiet d’une écologie politique qui deviendrait « liberticide ». Le désir est mimétique : je ne désire que ce que désirent les autres. Nous vivons déjà dans un monde où nous sommes manipulés et où les libertés sont limitées (heureusement : la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres). Demain, il sera aberrant de conduire une voiture qui pèse une tonne ou plus. Et alors ? Les voitures étaient bien plus petites dans les années 1960 et 1970, qui restent pourtant dans l’imaginaire collectif comme des années de liberté. Les références et les normes évoluent, en permanence…

JD : Comment agir au quotidien et à quelle échelle ?

PB : L’échelle personnelle et familiale, celle des « éco-consom’acteurs » est certainement nécessaire et participe à la prise de conscience collective. Mais seule, elle ne peut pas suffire.  Il faut y ajouter l’échelle territoriale (les mouvements zéro déchet, les AMAP, les recycleries, les repair cafés…) qui est en plein développement. Il me semble qu’il ne faut malheureusement pas compter sur l’échelle européenne ou mondiale si on souhaite agir rapidement.

Entre le territoire local et l’international, il y a l’échelle nationale ou régionale. La puissance publique a une force de frappe hallucinante. Elle a un pouvoir normatif et réglementaire, un pouvoir fiscal, un pouvoir de soutien à l’innovation durable, mais également un pouvoir d’entraînement, d’exemplarité.  Imaginez une région qui lancerait un programme zéro déchet dans toutes les administrations, toutes les écoles, toutes les entreprises publiques… L’effet démultiplicateur serait considérable.

 Retranscription : Carole Ham.

* Anthropocène  : théorisé pour la première fois par Paul Josef Crutzen en 1995, l’anthropocène signifie étymologiquement « Âge de l’Homme ». Soutenue par certains auteurs, cette thèse vise à identifier dans l’histoire de la Terre une ère géologique au sein de laquelle les activités humaines sont devenues centrales, avec des conséquences majeures sur l’environnement. Cette définition suscite de nombreux débats au sein de la société civile. Certains défendent l’idée que cette empreinte humaine sur la nature est le résultat du capitalisme ; d’autres affirment que le communisme, productiviste, n’était pas forcément plus respectueux de la nature. D’autres encore estiment que cette volonté de façonner la nature serait inhérente à l’humain.