L’économie sociale et solidaire : une solution pour réconcilier économie et écologie

Entretien avec Florent Dunoyer

Florent Dunoyer est directeur coopératif de La Carline. Ce magasin biologique, situé à Die dans la Drôme, au modèle très différent des supermarchés classiques, emploie dix salariés. Les marges sont limitées, les produits locaux sont privilégiés et les clients sont les actionnaires. Florent Dunoyer a voulu travailler dans la distribution car elle joue un rôle clé pour que le paysan puisse vivre de sa production. « Plus les consommateurs se coupent du monde rural, moins ils le comprennent, et plus les tensions naissent sur les prix », indique-t‑il. La Carline est une Société coopérative d’intérêt collectif, c’est-à‑dire qu’elle appartient aux producteurs, aux consommateurs et aux salariés. En trente ans, La Carline n’a jamais réparti le résultat et les écarts de salaires sont inférieurs à deux.

“Les coopératives sont l’expérimentation de la démocratie dans l’entreprise : une démocratie de l’action.”

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Pourquoi avoir décidé de travailler dans le secteur de la vente de produits alimentaires ?

La distribution  a un rôle clé. Nous caricaturons souvent le métier de  l’épicier : celui qui empile les  marges, radin, avec son petit crayon de papier sur l’oreille, qui fait son beurre sur le dos des producteurs. L’épicier est la fonction d’intermédiation entre les clients et le monde agricole. Le plus difficile est la cristallisation autour du prix. Plus les clients se coupent de l’agriculture et du monde rural, moins ils comprennent et plus il y a de tension sur cette notion de prix. Nous courons toujours au moins cher.  Le risque est  de reproduire finalement dans le bio exactement ce que nous avons fait dans les années 1960 avec le conventionnel.

                                                                                                                                                                                                                                                           crédit photo : la Carline

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Comment gérez-vous à La Carline cette notion de croissance et l’attrait des clients pour  les produits bio ?

A La Carline, depuis une dizaine d’années, nous avons une courbe de croissance avec des variations.  Il y a eu des années à 5 % de croissance et puis d’autres à 20 % de croissance. Globalement,  nous avons un rythme de croissance élevé. Gérer la croissance  n’est pas forcément simple dans des milieux alternatifs qui se sont construits sur un terreau très militant. Il y a une forme d’injonction contradictoire. Nous avons  envie de nous développer par rapport au conventionnel. Il faut bien que des acteurs comme nous soient en forte croissance, parce que sinon, il n’y a pas de changement dans le monde. Mais nous sommes entourés de personnes qui ont construit une pensée basée sur la décroissance. C’est          compliqué à appréhender, consciemment ou inconsciemment auprès de nos associés, de nos sociétaires. Ils craignent  qu’une forte croissance entraîne une perte de sens, de valeurs… Ce sont des peurs, l’humain est construit de peurs. Il faut arriver à y répondre. Évidemment, dans une structure comme la nôtre, c’est un débat permanent. La croissance est un débat permanent. La pensée écologique s’est créée sur le “small is beautiful”.

     “La croissance est un débat permanent.  La pensée écologique s’est créée sur le “small is beautiful””

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Comment l’agrandissement de la Carline a-t-il été géré ?

Concernant notre agrandissement, cela a abouti à un choix plutôt simple : nous n’avons pas déménagé en zone commerciale comme le font plein des magasins. Déménager la Carline dans la zone commerciale qui se crée à l’ouest de Die, cela  coûtait 1500 € hors-taxe du m2, livré en 12 mois. C’était une solution facile. Un gérant « classique » d’entreprise y serait allé. Nous avons décidé de rester en centre-ville. Nous avons fait ce pari fou de convaincre les propriétaires de cet immeuble de nous le vendre, de le rénover de la manière la plus écologique possible. Nous sommes contents de cette prouesse, à plusieurs titres. Nous  rénovons un bâtiment de centre-ville qui a été construit il y a plusieurs siècles et qui n’était pas adapté à une activité de distribution alimentaire. Au final, en reprenant, la maîtrise d’ouvrage, en travaillant avec des artisans partenaires, cela nous a coûté à 1500 € le mètre carré.

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Est-ce grâce au modèle coopératif que vous prenez de telles décisions ?

La coopération permet de prendre des chemins plus compliqués.  Les modèles coopératifs ont des avantages et des inconvénients.  Dans le cadre de la gouvernance de notre structure, évidemment, nous devons prendre en compte des personnes qui ne sont pas expertes, qui ne sont pas là au quotidien. Il peut naître une forme de tension autour de la croissance  du magasin  parce que certains sont éloignés de la réalité quotidienne, de la structure et du magasin.

Cependant, le modèle coopératif  rompt l’isolement du dirigeant. Toutes les entreprises classiques réfléchissent au management d’entreprise libérée. Nous  pouvons aller beaucoup plus loin que les entreprises classiques dans lesquelles  on observe bien souvent un plafond de verre concernant la transparence des salaires ou bien la répartition des résultats.

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Comment avez-vous décidé de croître ? Il me semble que vous avez plutôt décidé de semer, n’est-ce pas ?

Nous sommes dans une vallée de montagnes, en haut de la vallée de la Drôme. Pour rompre l’isolement, nous avons fait le choix de nous rapprocher d’un    groupement de coopératives qui s’appelle GRAP. C’est le groupement régional alimentaire de proximité qui est une coopérative tout  comme nous. Elle fait du portage salarial pour des acteurs dans l’alimentaire qui développent des petites activités. Et parallèlement, elle réunit plusieurs coopératives comme la Carline, pour peser, pour construire un discours, un dialogue et auxquelles elle va fournir des services comme la comptabilité, un logiciel de caisse et de gestion sous forme de logiciel libre. Dans le cadre de ce regroupement de coopératives, nous avons décidé d’être un relais local sur la vallée de la Drôme pour l’essaimage et l’accompagnement d’activités. Nous avons créé 5 activités en 2 ans, c’est une autre façon de croître, qui est très intéressante. Avec un collectif de 10 personnes comme le nôtre à La Carline, nous parvenons encore à avoir des responsabilités tournantes. Si la croissance interne est trop forte, nous n’y arriverons plus. Nous avons donc décidé de croître autrement.

“Nous avons donc décidé de croître autrement.”

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Le fait d’être une coopérative vous empêche-t-il de croître pour vous enrichir ? 

La richesse est collective. Je ne peux pas être dirigeant et partir avec une partie de cette richesse-là au titre que j’ai contribué à la créer. Cela amène à une autre quête de sens puisqu’il y a l’impartageabilité du résultat. Nous n’avons pas le droit de vendre le  fonds de commerce. Nous avons 300 associés qui élisent un conseil d’administration, qui nomment un directeur général et qui font des audits du fonctionnement,… Cela signifie que nous sommes passagers dans une coopérative. Quand je partirai, il n’y a pas, pour la Carline, un enjeu fort pour trouver un associé qui rachètera mes parts. Je crois que cet aspect protège le champ des valeurs par rapport à la croissance économique classique. Cela permet la transmission de l’outil de génération de coopérateurs en génération de coopérateurs, là où l’entrepreneuriat classique, quand bien même il serait sur un champ militant, rencontre ce plafond.

crédit photo : médias citoyens diois

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Vos produits sont-ils plus chers que dans un supermarché classique ?

Non, sur un panier global, nous ne le sommes pas. Les écarts de salaire sont beaucoup moins élevés. Notre écart de salaire est inférieur à 2. La croissance, nous  ne la cherchons pas par le prix, par les promotions, par  la carte de fidélité. Par contre, nous communiquons en toute transparence sur ce que nous faisons de l’argent, sur notre modèle.

Il y a plus de 250 personnes par jour qui entrent dans ce magasin, dans une ville de 5 000 habitants. C’est énorme. Je ne sais pas s’il y a, en France, en milieu rural, une autre coopérative qui aurait un tel niveau sur un capital entièrement détenu en local. Je n’ai pas peur du mot croissance parce qu’il faut organiser la transition de nos sociétés et cela passe par la croissance de nos activités.

Créer des SCOP, c’est de l’innovation sociale par l’entrepreneuriat. Nous avons des garde-fous : le résultat n’appartient à personne, l’entreprise n’appartient à personne. Nous avons un immense avantage, nous n’avons jamais réparti le résultat.  Au XIXe siècle, on affirmait qu’une entreprise qui se portait bien devait respecter la règle des trois tiers : un tiers pour les patrons, un tiers pour l’entreprise, un tiers pour les salariés. Nous avons toujours fait 100 % pour l’entreprise. Cela nous a créé un trésor de guerre. Quand on dégage 5 % de bénéfices, ce n’est pas énorme,  cela génère 100 000 euros de résultats. Si, sur ces 100 000 euros, j’en avais pris 33  333 chaque année, plus 33  333 pour les salariés, il ne serait resté que 33  333 euros par an pour l’entreprise. Pour agrandir et rénover notre magasin, nous avions besoin de 500 000 euros sur trois ou quatre ans. J’ai eu recours à l’autofinancement plus qu’une autre entreprise : 50 % d’autofinancement, 50 % d’emprunt bancaire. Je passe pour un fou d’autofinancer des investissements à long terme à 50 %. Pour les entreprises plus classiques, ce taux varie entre 10 et 40 %. Grâce à cet autofinancement, nos plans de financement ne dépendent pas de la croissance de notre activité.

“Créer des SCOP, c’est de l’innovation sociale par l’entrepreneuriat”

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Créer la Carline permet d’agir concrètement de favoriser les produits locaux, une autre façon d’entreprendre mais aussi de transformer nos modèles.

C’est exactement ça. Il n’y a pas grand-chose qui touche plus l’homme que l’économie. Au sens grec du terme, l’écologie c’est la science de la maison.  L’économie est la maîtrise et la gestion de cette maison. Nous avons opposé l’écologie et l’économie,  tant qu’on est dans cette opposition de l’écologie et de l’économie, nous ne répondrons pas à la crise écologique. C’est impossible. Il faut que l’humanité, les humains, les citoyens se ressaisissent de cette question,  il ne faut pas qu’ils aient peur de parler de capital, de bénéfices, de résultats, d’investissement, d’endettement. Si on ne réunit pas ces deux mondes, il n’y aura pas de transition. Le changement se fait par l’économie.  C’est elle qui changera la vie des humains. Les coopératives sont l’expérimentation de la démocratie dans l’entreprise : une démocratie de l’action.

 

Pour en savoir plus : voici le site internet de la Carline

Interview réalisée par Juliette Duquesne

Retranscription : Carole Ham