Entretien avec Julie Trottier : l’agriculture industrielle, principale cause de la pollution et de la consommation de l’eau !

Entretien avec Julie Trottier  qui a une double formation en chimie et en sciences politiques. Directrice de recherche au CNRS à l’unité PRODIG, à Aubervilliers, elle est spécialiste des problématiques de l’eau, en particulier en Israël et Palestine. Elle a travaillé à Jérusalem de 2012 à 2018. « Je croyais initialement que l’eau présentait avant tout des problèmes techniques, raconte-t-elle. En fait, elle relève surtout de problèmes sociaux, politiques et économiques. Ma formation en chimie m’autorise à parler avec des ingénieurs et celle en sciences politiques me permet de comprendre les autres aspects de cette thématique. »

 L’agriculture industrielle est l’activité humaine qui a le plus d’impact sur l’eau, pollution et consommation comprises.  Pourriez-vous nous donner quelques exemples de cette pollution et consommation de l’eau par l’agriculture industrielle ?

Selon la FAO, 70 % de l’eau captée ou pompée au travers de la planète est utilisée dans l’irrigation. Comme l’irrigation consomme une bien plus grande proportion de l’eau utilisée que l’usage domestique ou industriel, on peut estimer que plus de 80 % de l’eau captée ou pompée dans le monde est consommée par l’irrigation. L’agriculture de subsistance va bien souvent se réaliser en pluvial et ne recourir à l’irrigation que pour compléter l’apport de la pluie lorsque c’est nécessaire. L’agriculture industrielle va au contraire recourir à l’irrigation pour contrôler le calendrier de production. On va souvent produire des récoltes irriguées, comme celle des pommes de terre sur l’Ile du Prince Edouard, qu’on pourrait tout à fait produire en pluvial. Mais comme ces récoltes doivent coller au calendrier des usines de transformation, celle des usines de chips dans le cas de cet exemple, on va irriguer afin de s’assurer que la taille du produit est atteinte selon le calendrier des usines. Dans un pays aride ou semi-aride, l’irrigation sert aussi à augmenter la production. Mais on irrigue ailleurs, pour contrôler le calendrier de production.

« Dans un pays aride ou semi-aride, l’irrigation sert aussi à augmenter la production. Mais on irrigue ailleurs, pour contrôler le calendrier de production. »

Les produits phytosanitaires utilisés par l’agriculture industrielle contribuent évidemment à la pollution des aquifères. Mais l’élevage contribue aussi à polluer les nappes. Des éleveurs allemands, qui nourrissent leurs bêtes avec des aliments importés, se sont vus imposés un quota de lisier par hectare à ne pas dépasser, ceci afin de protéger l’aquifère d’un apport excessif en nitrate. Ils ont alors loué des terres qu’ils n’ont jamais cultivées, simplement pour épandre le lisier tout en respectant le tonnage par hectare qui leur était imposé. Le résultat pour la nappe, est le même que s’ils avaient tout épandu sur une superficie plus petite, celle qu’ils cultivaient. La même quantité de nitrate est parvenue dans la nappe.

Que pensez-vous du dessalement de l’eau de mer ?

On refait avec la mer la même erreur qu’avec les ressources d’eau douce souterraine qu’on a pompées sans vergogne. Il y a beaucoup d’eau dans la mer, mais elle n’est pas infinie. Pourtant nous prétendons, avec le dessalement, que la mer nous fournit une ressource d’eau infinie. L’un des problèmes posés par le dessalement, c’est la saumure rejetée. De petites mers mortes risquent de se former le long des côtes, du fait de l’accumulation de saumure. Le dessalement de l’eau de mer nous mène à utiliser et consommer sur une année plus d’eau que ce qui est fourni par la précipitation annuelle. Cela signifie que la consommation n’est pas durable et nous refusons d’en changer. En misant sur le dessalement, on réfléchit en termes de gestion de l’offre. Or plus nous aurons d’eau, plus nous en utiliserons. Si nous nous acharnons à maintenir une gestion de l’offre, nous n’aurons jamais assez d’eau. Il faut changer nos pratiques en acceptant la gestion de la demande, en reconnaissant que cette demande est le résultat de processus économiques et sociaux sur lesquels nous pouvons agir. Par ailleurs, le dessalement d’eau de mer est très énergivore. En y recourant, on substitue une vulnérabilité envers la fluctuation de la pluviométrie par une vulnérabilité envers la fluctuation du prix de l’énergie. Pour nous tourner vers la gestion de la demande, d’excellentes initiatives peuvent être mises en avant. Mais promouvoir la frugalité semble moins attrayant pour un politicien que d’annoncer la construction d’une usine de dessalement d’eau de mer.

« En misant sur le dessalement, on réfléchit en termes de gestion de l’offre. Or plus nous aurons d’eau, plus nous en utiliserons. »

Nous avons tendance à mélanger besoin et consommation de l’eau. Pourriez-vous nous expliquer ?

Notre besoin en eau est relativement modeste comparé à notre consommation. Notre besoin en eau correspond à la quantité nécessaire pour nous maintenir en vie, c’est-à-dire pour boire, nous nourrir et maintenir une hygiène raisonnable. Il faut distinguer la demande du besoin. L’offre et la demande sont des concepts économiques. Dans un contexte de gestion de l’offre, c’est-à-dire dans un contexte où on ne remet pas en question une demande d’eau, quelle que soit sa motivation, notre consommation est déterminée par la quantité d’eau que nous sommes prêts à obtenir pour un prix donné. Ceci mène souvent à des aberrations. Depuis 2006, dans la vallée du Jourdain, des palmiers-dattiers sont plantés à un rythme exponentiel. Certes, ils consomment moins d’eau que les bananiers, mais c’est un véritable raz-de-marée, un peu comme l’a été le maïs dans le Sud-Ouest en France. En apportant l’irrigation, on stimule la demande d’eau. Certains ne cessent de réclamer de l’eau pour leurs nouveaux palmiers-dattiers, mais il aurait fallu y penser avant de les planter.

Nous avons tendance à oublier que l’eau est un flux et qu’elle ne se gère que de façon locale par territoire. Pourquoi faut-il prendre avec précaution les calculs virtuels de consommation l’eau ?

De nombreuses interactions sociales sont liées à nos interactions avec la trajectoire suivie par l’eau. Prenons l’exemple de la mauve – la khubbezeh, en arabe. Cette adventice, ou “mauvaise herbe », est très nourrissante. Si vous n’avez aucun revenu et que vous vivez en Territoire Palestinien, vous irez la cueillir gratuitement dans un champs irrigué. Personne n’a le droit de refuser que vous la cueilliez sur son champ. Dans la vallée du Jourdain, certains agriculteurs omettent de réparer certaines fuites car cette eau permet à la khubbezeh de pousser et d’assurer la sécurité alimentaire des pauvres. Or le concept d’eau virtuelle, sur lequel reposent des politiques d’irrigation, ne prend pas cette donnée en compte. Lorsqu’on calcule la quantité d’eau virtuelle qui est importée en même temps qu’une tonne de blé, par exemple, on ne considère pas le trajet que l’eau aura parcouru entre le point où elle a émergé de terre et le point où elle aura été évapotranspirée par le plant de blé. Le long de cette trajectoire, de multiples décisions sont prises par des individus et par des institutions formelles et informelles. Lorsque l’agriculteur est inséré dans un tissu social relativement solidaire, ces décisions aboutissent à ce que de nombreuses « pertes » contribuent à la sécurité alimentaire locale, soit parce que ces pertes permettent une agriculture de subsistance mêlée à une agriculture commerciale, soit parce qu’elles alimentent des adventices très nourrissantes. Lorsqu’on fait face à une agriculture industrielle, ces « pertes » ne sont ni valorisées ni entretenues. Les fuites sont jugulées, le système devient plus efficace au niveau de la parcelle, mais pas nécessairement au niveau de la communauté, du territoire. L’eau est un flux. Les calculs d’eau virtuelle ne prennent pas en compte son flux matériel. Ils ne considèrent que son flux sous forme virtuelle, au travers de l’échange commerciale des denrées agricoles. Les calculs d’eau virtuelle présentent donc l’agriculture industrielle et le commerce international de denrées alimentaires comme la meilleure façon de nourrir le monde. Mais il ne s’agit pas là d’un résultat. Cette préférence fait partie intégrante du mode de calcul.

 « L’eau est un flux. Les calculs d’eau virtuelle ne prennent pas en compte son flux matériel. »

Vous dénoncez que certaines organisations internationales ou associations peuvent encourager des solutions qui conviennent aux multinationales en utilisant le terme « eau potable » et en voulant imposer notre modèle du cycle de l’eau à l’ensemble du monde.  Pourriez-vous nous expliquer ?

La définition actuelle du droit humain à l’eau ne confère pas un droit à un environnement de bonne qualité permettant les usages de l’eau que la société souhaite faire. Par contre, cette définition permet de considérer le droit humain à l’eau comme satisfait si une compagnie privée traite, puis achemine de l’eau jusqu’à votre robinet. Le droit humain à l’eau ne protège pas une population qui vit de la pêche en ruisseau et rivière, par exemple, contre la pollution d’une rivière pourtant essentielle à ses moyens de subsistance. En refusant de définir le droit humain à l’eau en termes de qualité environnementale tout en stipulant que les humains ont droit à une eau « potable », nous encourageons des situations où un traitement important et coûteux doit être apporté à l’eau avant qu’elle ne puisse être consommée sans danger. Ceci génère des contrats pour les entreprises capables de le faire. Par ailleurs, les toilettes à chasse d’eau utilisent de l’eau potable pour évacuer les excréments humains. C’est pour le moins paradoxal. Lorsqu’un climat est suffisamment sec, les latrines sèches à diversion d’urine peuvent représenter une vraie solution d’assainissement. Ceci évite la construction de réseau d’assainissement trop coûteux pour la population et réduit de façon significative la demande en eau domestique.

Vous avez particulièrement étudié l’eau en Israël-Palestine. Beaucoup d’idées reçues existent sur ce sujet. La situation est moins binaire qu’elle n’y paraît. Dans ce cas, la gestion d’une eau industrielle s’affronte également à  une gestion plus traditionnelle avec une agriculture pluviale, n’est-ce pas ?

L’eau n’est pas la cause du conflit entre Palestiniens et Israéliens. Mais c’est un excellent cri de guerre. En réalité, il y a une foule d’acteurs : des entreprises privées, des paysans… qui vont s’allier ou s’opposer selon des lignes qui n’ont souvent rien à voir avec le conflit israélo-palestinien. C’est se fourvoyer complètement de penser en termes binaires, “Israël et Palestine”, lorsqu’on veut comprendre les conflits liés à l’eau. Les accords d’Oslo ont procédé à un partage quantitatif d’eau, à partir de chacun des 3 grands aquifères de Cisjordanie, entre Israéliens et Palestiniens, comme si on partageait un gâteau, comme si l’eau était une ressource immobile. En réalité, l’eau coule. La même goutte d’eau est utilisée successivement par des acteurs Palestiniens et Israéliens. Et sa qualité se dégrade à chaque utilisation. Plutôt que de penser l’eau comme une ressource immobile qui disparaît lorsqu’elle est utilisée, il convient de la penser comme coulant le long d’une trajectoire, traversant plusieurs utilisations, et de s’assurer que sa qualité est aussi bonne que possible lorsqu’elle sort d’une utilisation.

Les accords d’Oslo ont voulu projeter sur la Palestine une manière très centralisée, très pyramidale de gérer l’eau. La loi de l’eau palestinienne a été écrite par des étrangers qui n’avaient aucune idée de la gestion et des traditions locales. Un pluralisme juridique persiste donc et on voit des agriculteurs recourir à un droit de l’eau élaboré localement, parfois depuis des siècles, pour gérer la source qu’ils utilisent en gravitaire tandis qu’un investisseur fore un puits non loin qui assèche cette source. On a plusieurs cas où ces investisseurs obtiennent un permis a posteriori pour leur puits de la part de l’Autorité de l’Eau Palestinienne. Ceci suscite évidemment la colère des agriculteurs dont la source a été tarie. Ce genre de conflit implique des agriculteurs, des investisseurs et un ministère qui sont tous palestiniens.

« Mais la disparition de la biodiversité le long du fleuve Jourdain est dramatique. Nous avions même des grands fauves qui ont complètement disparu. »

Nous avons ces derniers mois davantage évoqué le lien entre la baisse de la biodiversité et  la hausse du nombre d’épidémies.  Notre gestion actuelle de l’eau est-elle un facteur de la baisse de la biodiversité ?

Tout à fait. Lorsqu’on change la trajectoire de l’eau, l’écosystème  est impacté : la faune et la flore mais aussi les ressources pour les êtres humains. Des puits et des sources sont asséchés. Le fleuve Jourdain nous offre un exemple tragique. Au début des années 60, les paysans qui vivaient dans la vallée du Jourdain n’osaient pas sortir de chez eux la nuit car des bêtes sauvages y vivaient. C’était complètement verdoyant. Puis, Israël a construit sa voie d’eau nationale. C’était avant l’occupation de 1967 : cela a consisté à prendre l’eau du lac de Tibériade et à l’acheminer jusqu’au Néguev pour verdir le désert. Et à l’est, la Jordanie a détourné l’eau du fleuve Yarmouk, un affluent du Jourdain au sud du lac de Tibériade, pour irriguer. Résultat : l’eau s’est tarie dans le fleuve Jourdain. L’intérêt médiatique se porte souvent sur la disparition de la Mer Morte qui résulte de ce tarissement. Mais la disparition de la biodiversité le long du fleuve Jourdain est dramatique. Nous avions même des grands fauves qui ont complètement disparu !

Juliette Duquesne

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