Covid-19 : En finir avec les excès de la finance !

Des baisses et des hausses historiques sur les marchés boursiers depuis le début de l’épidémie de Covid-19 ! La volatilité des cours est extrême. Les annonces pour calmer les marchés se multiplient : l’interdiction des ventes à découvert*, la promesse d’injecter 5 000 milliards de dollars par les pays du G20 , un plan de 750 milliards d’euros d’aide de la Banque centrale européenne (BCE), une garantie de l’État français de 300 milliards d’euros de prêts des banques aux entreprises et même la suspension des règles de discipline budgétaire de l’Union européenne. Une première !

Ces décisions sont saluées par la plupart des économistes afin de gérer l’urgence. « Les mesures économiques ont été plutôt bonnes et ciblées, précise Dominique Plihon, économiste et membre du conseil scientifique d’Attac (Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne). Mais le gouvernement a tardé à prendre des mesures sanitaires -15 jours de retard- ce qui est révélateur de ce gouvernement. Il sait mieux gérer l’économie que le sanitaire ». Un constat partagé par Gaël Giraud, économiste et directeur de recherche au CNRS. Il exhorte le gouvernement à revoir ses priorités : « le millier de milliards que les banques centrales mettent à disposition des banques, ce n’est pas à la disposition des banques qu’il faut le mettre mais  vers l’économie réelle. Et une fraction pour le système sanitaire, tout de suite et maintenant ! La priorité des priorités est le matériel tel que les masques et les ventilateurs pour sauver des vies, ainsi que le dépistage pour préparer la sortie du confinement. Si nous sortons du confinement sans dépistage systématique, nous nous referons contaminer avec, en plus, un hôpital à genoux. Pour atteindre l’immunisation collective par le confinement, il faut plus de 6 mois, c’est impossible. Le système économique et surtout alimentaire ne tiendra pas… » 

« Le millier de milliards que les banques centrales mettent à disposition des banques, (…) il faut le mettre  vers l’économie réelle. »

Face à ces plans d’aides et ces garanties publiques envers les banques, les pressions  afin de suspendre le versement des dividendes se multiplient.  La Fédération bancaire européenne recommande la suspension du paiement des dividendes de 2020 mais concernant ceux de 2019, la polémique enfle.

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Faut-il fermer temporairement la Bourse ?

Même si la crise sanitaire est, bien sûr, prioritaire, il ne faudrait pas qu’une crise financière vienne accentuer une crise sanitaire et économique bien réelle. Voilà pourquoi ces derniers jours, une question divise les économistes : faut-il fermer temporairement la Bourse ? Lors des attentats du World Trade Center, la Bourse de New-York avait fermé pendant près d’une semaine. Certains rappellent que les marchés américains avaient mieux résisté. « Les expériences passées montrent que la suspension temporaire des marchés peut être un outil efficace. Mais cela suppose une action coordonnée, rappelle Gunther Capelle-Blancard, économiste à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Et surtout, nous n’avons aucune expérience d’une interruption qui pourrait durer plusieurs semaines. À imaginer que les autorités décident conjointement de fermer les Bourses, l’évolution incertaine de la pandémie, avec si peu de visibilité, ne nous permet pas de savoir pour combien de temps. »  «Je pense que c’est une question qui se pose de façon très légitime, ajoute Thierry Philipponnat, directeur de la Recherche et du Plaidoyer de Finance Watch. Mais je pense qu’il y aurait plus d’inconvénients que d’avantages à fermer la Bourse. Quand décide-t-on de le faire ? Faut-il prévenir ou le réaliser directement ? Cela peut provoquer des mouvements de panique mais aussi favoriser les transactions de gré à gré, c’est-à-dire sans intermédiaire de la Bourse. »

“Il faut ralentir les marchés et tout ce qui favorise la spéculation”

Un point de vue qui n’est pas partagé par l’ensemble des économistes, même parmi ceux qui militent pour une autre finance, au service de la société. «  Nous pouvons fermer la Bourse, précise Gaël Giraud. La Bourse, en ce moment, ne sert pas à grand-chose. » «  La volatilité de ces dernières semaines est extrêmement forte, ajoute Jézabel Couppey-Soubeyran, économiste et maître de conférences à l’université Paris-1 Panthéon-Sorbonne. Les krachs à répétition peuvent dégénérer en crise financière. Il y a tout lieu de se demander si le temps de la gestion de la crise, il ne faudrait pas fermer complètement les marchés ou réduire la cotation à une par jour ou une par semaine. Cela permettrait de stabiliser les marchés avant une fermeture complète si la crise s’accentue. » Une préconisation partagée par Laurence Scialom, économiste et professeur à l’université Paris Ouest-Nanterre-La Défense : « il faut ralentir les marchés et tout ce qui favorise la spéculation. Il faudrait, par exemple, une ou deux cotations par jour, à l’ouverture et à la fermeture. »

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La crainte d’une faillite bancaire

« En Europe, il faut être vigilant et surveiller les banques plutôt que la Bourse, insiste Dominique Plihon. Les crises sont graves quand elles touchent le système bancaire. » Ce point de vue est partagé par plusieurs économistes interrogés. Il pourrait y avoir un risque de faillite bancaire. «  Le coussin de fonds propres des banques est de 6 %, indique Jézabel Couppey-Soubeyrand. Cela signifie que les banques peuvent faire face à une perte de 6 %. » «  Depuis la crise des subprimes, les banques sont mieux capitalisées, ajoute Laurence Scialom. Mais nous avons montré qu’un tiers des banques systémiques au niveau mondial ne sont pas capables de subir un choc équivalent à celui de 2007-2008. »

Les banques, dès la semaine dernière, ont fait pression pour alléger les règles mises en place depuis la crise des subprimes. En vain. Il aurait été aberrant d’assouplir des règles jugées déjà insuffisantes, en pleine crise. « L’articulation la plus difficile est que les banques continuent à faire leur travail de prêt à l’économie sans entraîner la chute d’une banque, précise Thierry Philipponnat. Pour l’instant, la réaction des autorités est bonne : en garantissant les prêts des banques aux entreprises, elles permettent aux banques de prêter aux entreprises, ce qui est indispensable, tout en évitant une augmentation potentiellement massive des créances douteuses des banques qui mettrait ces dernières en péril. Il faut également surveiller le niveau des dettes souveraines car une dégradation de leur prix pourrait avoir des impacts forts et négatifs sur la solvabilité des banques. Dans le contexte actuel, le cas de la dette italienne est évidemment particulièrement important. »

Depuis le changement des normes comptables en 2005, dans le bilan des banques et des entreprises cotées, les actifs sont calculés aux prix du marché. La chute des cours peut donc entraîner une perte importante dans le bilan des banques. Plusieurs économistes préconisent donc la suspension ou la modification de cette norme afin d’éviter des faillites bancaires.

Dans le système actuel, tout sera, bien sûr, mis en œuvre pour éviter une faillite bancaire et sauver les dépôts de particuliers : renflouement des banques, voire même  nationalisation des établissements bancaires mais le coût aurait été beaucoup moins élevé si la structure des marchés financiers avait été modifiée. « Si les banques sont en faillite,  nous pourrons les  nationaliser, précise Gaël Giraud. Mais comme ces établissements ne le veulent pas, elles absorbent des sommes considérables. Cet argent n’arrive pas dans l’économie réelle. Il faut tout de même redire que les milliers de milliards  qui ont été créés après la crise des subprimes ne sont majoritairement pas arrivés dans l’économie réelle mais cet argent a alimenté la bulle spéculative qui est train d’exploser. Je le répète, la priorité n’est pas de sauver les banques. »

“Si la finance avait été profondément restructurée après la crise de 2008, nous aurions eu une crise financière de moindre ampleur.”

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Réformer profondément la finance pour la transition écologique

Cette crise est inédite. Contrairement à celle des subprimes, elle n’est pas déconnectée de l’économie réelle. Cependant, si la finance avait été profondément restructurée après la crise de 2008, nous aurions eu une crise financière de moindre ampleur.

Des mesures simples auraient pu être adoptées comme la séparation des banques de dépôt et d’investissement. Pour éviter que l’argent des contribuables ne serve de garantie aux activités spéculatives, pour diminuer la taille des banques, la solution consiste à séparer les activités bancaires. « Cela aurait été plus facile de préserver la partie utile de la finance pour la vie de l’économie réelle : les crédits pour les PME, regrette Laurence Scialom. Il aurait été plus simple de soutenir les banques commerciales plutôt que de soutenir ces énormes monstres que nous avons. » «  Aujourd’hui, en Europe continentale, nous avons un système financier dominé par de très grandes banques, ajoute Dominique Plihon. Elles ont une capacité d’action sur les marchés très importante et elles collectent aussi les dépôts. La partie boursière peut les mettre en danger ».

A la fin de cette crise, nous pourrions en profiter pour réussir -enfin- à réformer la finance : séparer les banques de dépôt ou d’investissement mais aussi interdire l’achat d’actions à la microseconde ou encore réguler toutes les transactions qui se réalisent en dehors des Bourses. Des mesures essentielles pour faire évoluer notre économie.

Cette crise a révélé les fragilités des chaînes de valeur ainsi que notre impact néfaste sur la nature. Des liens entre la baisse de la biodiversité et l’augmentation du nombre d’épidémies ont été prouvés. De nombreux spécialistes réclament, à la sortie de cette crise, la mise en place d’un plan de transition écologique global (conversion vers l’agroécologie, rénovation thermique, relocalisation d’une économie centrée sur les territoires…).

Organiser une décroissance énergétique et matérielle au lieu de subir la récession demandera au départ des investissements publics afin de lancer cette transition, comme lors du plan Marshall après la Seconde Guerre mondiale. « Pendant la Seconde Guerre mondiale, le déficit public des États-Unis était 20 % du Pib en moyenne, rappelle Gaël Giraud. Ça serait légitime et normal d’atteindre 20 % du Pib avec cette crise. Le seul risque réel est la spéculation sur la dette publique et sur l’euro. Nous pouvons tout de suite interdire la spéculation sur les dettes publiques. (…) Les marchés financiers doivent être réduits à la part congrue et être entièrement régulés. Il faut revenir à des marchés financiers de la taille de ceux d’avant la révolution financière des années 80. Il faut complétement définanciariser notre économie. »

“Il faut complétement définanciariser notre économie”

Afin de faire face aux dépenses et aux investissements nécessaires pour changer notre modèle et sortir de cette crise, certains proposent d’annuler la dette publique détenue par la Banque centrale européenne (BCE), d’autres suggèrent que la BCE ait recours à la « monnaie hélicoptère ». Dans ce cas, elle distribuerait directement de l’argent aux citoyens. La BCE pourrait également octroyer aux États des prêts perpétuels, des prêts qui ne se remboursent pas. Des mesures qui seraient totalement inédites et contraires à la logique inscrite dans les traités européens. Cependant, compte tenu de l’ampleur de la crise sanitaire, écologique, économique et financière, il serait temps de bouleverser les règles et mettre en place des solutions préconisées depuis des années par une partie de la société civile.

*la vente à découvert consiste à vendre un titre non détenu en espérant que le prix de ce dernier baissera afin de réaliser une plus-value.

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Juliette Duquesne : www.julietteduquesne.fr

Juliette Duquesne, Pierre Rabhi, Les excès de la finance ou  l’art de la prédation légalisée, Carnets d’alerte,   les Presses du Châtelet, 2017.

Pour en savoir plus sur les économistes interrogés ou leur structure :

www.financewatch.org

www.france.attac.org/

www.jezabel-couppey-soubeyran.fr/

www.economix.fr/fr/page/scialom-laurence

@GaelGiraud_CNRS

www.pantheonsorbonne.fr/recherche/page-perso/page/ ?tx_oxcspagepersonnel_pi1[uid]=gunther